| Karin
Clercq... et moi
A l'instar
de Vincent Delerm qui chante "Fanny Ardant et Moi",
j'ai débuté une relation très indépendante
et très immatérielle avec Karin Clercq ( !
).
De retour d'un coin de Champagne où j'étais
partie pour écouter Bernard Lavilliers (et pourquoi
pas ?), empruntant un raccourci que je ne trouvai jamais,
j'ai allumé l'autoradio branché sur une fréquence
locale qui diffusait, à 1 heure du matin sur cette
route déserte, les paroles
d'une étrange chanson :
" Progresser, se développer
Se concentrer, bien s'exprimer
Anticiper, évoluer
Et toujours rationaliser
Apprendre,
réapprendre
Comprendre, entreprendre
..."
...
La voix était très assurée... mais
qu'était-ce donc... ? Une chanson sur la flexibilité,
la mondialisation, le PARE ??? La suite m'a fait comprendre
les raisons de mon émoi à ce premier contact
avec le talent de Karin...
"
Se justifier, de dépêcher
s'écraser, la fermer,
Arrêter de téléphoner
Regretter presque d'être née
parce que je ne trouve plus mes clefs
De tout cela, j'en ai assez
Si
tu pouvais m'accepter mon amour
sans toujours me refaçonner*...
...
"
[ *
Ne pas ]
Voilà
on y était... cela me rappelait quelqu'un, quelque
chose, enfin bref !, j'ai immédiatement projeté
des images très fortes et très personnelles
sur cette voix d'outre-tombe (je rappelle que je tournais
en rond, quelque part en Champagne, en pleine nuit...).
Tout pouvait commencer.
Mon grand film à moi, comme dans la chanson de Nougaro
(sur l'écran noir de mes nuits blanches, cha ba
da dida, dida...). Son titre serait : Karin Clercq
et moi.
La pochette
de l'album est comme une invitation à une avant-première
très private, une projection privée
: la Belle va vous raconter des histoires, 13 pour être
précise, et vous vous les repasserez en boucle car
ces histoires sont de celles qu'on veut entendre encore
et encore.
L'affiche est alléchante : une Ondine, séductrice.
Sirène chantante, Loreleï peut-être.
Mais aussi une femme aux traits dissimulés, dont
on peut supposer qu'elle se noie... Avec ce titre, Femme
X, programme de courts... ça va être
un festival.
La plupart
des articles sur Karin commencent par ce syllogisme implacable
:
"
1. Karin est une comédienne (bruxelloise) qui chante
2. Femme X démarre sur
Pourquoi quand je marche dans la
rue,
je passe toujours inaperçue
les gens ne me remarquent pas
comme si je n'existais pas
DONC Karin est une nouvelle chanteuse qui bientôt
ne passera plus inaperçue.
"
SIC !!!
Tant
de rigueur intellectuelle me cloue.
Alors
c'est ça, Karin Clercq est une actrice. On n'en saura
guère plus car les médias ne s'intéressent
guère à cette carrière. Et pourtant
c'est la "clé de voûte" : l'interprétation
est renversante.
Karin chante chaque titre - bien - et différemment.
Elle devient la voix des personnages écrits par elle.
Elle met en scène le dehors et le dedans.
Elle donne à voir.
Calez-vous dans le fauteuil.
Ses
images peuvent se découper comme des plans de cinéma.
Il y a une réelle écriture cinématographique
dans ses textes. Il y a aussi le charme des références
implicites.
La " Femme X " et son miroir me font davantage
penser au Persona de Bergman (le
masque de la comédienne...), qu'à une minable
anecdote de fille "pas encore connue mais qui gagne
à le devenir". La chanson ne contient-elle pas
cette phrase définitive :
"
Etre personne, ça me dérange
" ...???
Voyez
un peu le degré de complexité... ce n'est
pas juste un agacement passager. Ce personnage est bel et
bien un esprit "dérangé" parce qu'il
souffre de "l'épreuve du regard", tel que
Sartre nous l'a décrit...
Cinématographiquement
parlant, Il y a aussi les terribles flash-back de La
chanson d'Anna et Etranger,
le split-screen de Kassandre,
le champ / contre-champ de Fêlure,
ou encore le plan séquence de Désir
etc.
Quand
je vous dis que ce n'est pas de la variétoche...
Sur
scène, les chansons sont décuplées.
Karin tente, incarne. Charme aussi.
Mèches blondes à la Deneuve, elle détache
ses cheveux, retire son gilet et regarde droit devant :
écoutez la messagère. Elle transmet. Et elle
n'est pas là pour ressembler à un sac ( !
).
L'album
s'écoute aussi bien avec attention que comme "fond
de vie quotidienne".
C'est même la meilleure façon, quelquefois,
de remarquer les imperceptibles mouvements de voix. Ainsi
que la musique, grand hommage s'il vous plaît, de
Guillaume Jouan (ex alter ego de Miossec), très
intuitive, qui habille subtilement les mots de Karin.
Ecoutez la femme rouillée
qui "ne fait plus d'effort",
ultra convaincante quand elle dit que :
"
la ville s'agite
là-bas au loin, délire
et ça court et ça crie
Pour moi tout va trop vite "
Ecoutez
la femme douce dont
la voix se casse un peu au moment de comprendre :
"
la musique est pour toi comme une
dernière alliée - ée "
Ecoutez
Anna, à chaque
fois saisissante :
"Tu
sais, si je suis partie
c'est parce qu'il m'a dit
que ce serait mieux qu'ici "
...
Et Kassandre, tragique, épuisée,
"condamnée"
:
"
Pourquoi n'écoutent-ils pas
mes paroles sybillines
j'ai beau les prévenir, ils sont sourds, ils s'obstinent
Le choc les a surpris, les voilà tout en bas,
et moi je reste là, la mort à bout de bras
Eprouver du plaisir pour moi est impossible "
Une
pause fifty avec une reprise de Piaf (Je
t'ai dans la peau) ; une "blague", comme
elle le dit elle-même, pour Manqué
(elle y couine : Sors Diable de ta
boîte... je vais bientôt craquer ...
en parlant de son amant, enfin surtout de son sexe... ),
puis elle nous laisse sur Etranger,
titre
qu'elle ne fait apparemment pas sur scène, ou très
rarement.
Et pour
cause.
Derniers mots :
"
A présent je te regarde,
droit dans tes yeux malades
et tu vas disparaître
à jamais de mon être
Car ce soir, je te tue
oui c'est moi qui te tue ".
The
End.
Karin
Clercq est grave et solaire à la fois.
Très loin des postures sur-médiatisées
d'une ex-top model...
Errances, prostitution, folie du monde, pédophilie...
Elle ne craint pas d'aborder les thèmes les plus
rebutants, de nous livrer les images les plus abruptes.
A la manière de ce que j'ai pu écrire un jour
à propos du film "Virgin Suicides", je
vous
le demande : oubliez toutes vos blagues sur les blondes.
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